vendredi 13 décembre 2013

Dialogues des Carmélites

Théâtre des Champs-Élysées, Paris

Dialogues des Carmélites, Francis Poulenc


Philharmonia Orchestra
Choeur du Théâtre des Champs-Élysées
Jérémie Rhorer, direction
Olivier Py, mise en scène
Patricia Petibon, Blanche de la Force
Sophie Koch, Mère Marie de l'incarnation
Véronique Gens, Madame Lidoine, la nouvelle prieure
Sabine Devieilhe, Soeur Constance de Saint Denis
Rosalind Plowright, Madame de Croissy, la prieure
Topi Lehtipuu, Le chevalier de la Force
Philippe Rouillon, Le marquis de la Force
Annie Vavrille, Mère Jeanne de l'enfant Jésus
Sophie Pondjiclis, Soeur Mathilde
François Piolino, Le père confesseur du couvent, aumônier du Carmel
Jérémy Duffau, Le premier commissaire
Yuri Kissin, Le second commissaire
Matthieu Lécroart, Thierry

Cet opéra est tout simplement une merveille, un chef d'oeuvre, tant par la musique que le livret.

Et la représentation de ce soir est la hauteur : mise en scène, interprètes et orchestre nous transportent à l'unisson.

Tout d'abord la découverte de Sabine Devieilhe, qui remplace Anne-Catherine Gillet, souffrante, qui remplaçait elle-même Sandrine Piau, souffrante. Ces deux dernières auraient certainement été excellentes, nous les connaissons bien, mais je dois dire que la Constance que nous donne Sabine, avec sa voix chaude et nette, son jeu léger et profond, cette conviction si forte, est d'une rare beauté.
Patricia Petibon nous révèle une dimension tragique que ses rôles habituels ne nous avaient pas montrée, elle est une Blanche qui croit, hésite, a peur, s'interroge mais sera finalement fidèle, peut-être plus à ses amies qu'à sa foi, qui sait ?
Rosalind Plowright est une Madame de Croissy hallucinante, hallucinée, emprisonnée dans ce lit vertical, quelle sublime idée de mise en scène.
Quelle voix magnifique et quelle expressivité a Sophie Koch en une Mère Marie prônant le martyre.
Et Véronique Gens sait être une Madame Lidoine attentive et rassurante, avec ces paroles parmi les plus émouvantes qui ont été écrites : "Mes filles, voilà que s'achève notre première nuit de prison. C'était la plus difficile. Nous en sommes venues à bout quand même."

La mise en scène d'Olivier Py est classique et efficace, mystique et terrienne, avec d'émouvants jeux de lumière. Elle soutient l'ouvrage dans les deux forces qu'il porte : la foi et le doute.

Le Philharmonia Orchestra est comme toujours parfait, cet orchestre anglais attitré du Three Choirs Festival est décidément une bien belle formation, et son jeune chef du soir est bien talentueux.

Que de superlatifs ? C'est mérité.
Et ce n'était pas gagné car j'avais encore en tête les mises en scène de Zambello et Carsen, sous les directions de Ozawa, Nagano et Casadesus, vues à Paris et Anvers, et en oreilles l'enregistrement de Nagano avec l'Opéra de Lyon.

Dans cette histoire, une question reste ouverte : Constance voit elle que Blanche les rejoint ? On aimerait le croire, mais peut-être n'est ce pas nécessaire car elle sait.


Je suis depuis allé à la Conciergerie à Paris où il y a une salle où sont affichés tous les guillotinés parisiens de la révolution. C'est émouvant d'y retrouver les noms familiers de nos carmélites de Compiègne.

dimanche 1 décembre 2013

Elektra

Opéra Bastille, Paris

Elektra, Richard Strauss


Orchestre et choeur de l'Opéra National de Paris
Philippe Jordan, direction
Robert Carsen, mise en scène
Irène Theorin, Elektra
Ricarda Merbeth, Chrysothemis
Waltraud Meier, Klytämnestra
Kim Begley, Aegisth
Evgeny Nikitin, Orest
Johannes Schmidt, Der Pfleger des Orest
Ghislaine Roux, Die vertraute der Klytämnestra
Corinne Talibart, Die Schleppträgerin
Jörg Schneider, Ein junger Diener
Kristof Klorek, Ein alter Diener
Miranda Keys, Die Aufseherin
Anja Jung, Erste Magd
Susanna Kreusch, Zweite Magd
Heike Wessels, Dritte Magd
Barbara Morihien, Vierte Magd
Eva Oltivanyi, Fünfte Magd

http://www.memopera.fr/FicheSpect.cfm?SpeCode=ELE&SpeNum=10378

Les deux premiers opéras de Richard Strauss, Salome et Elektra, sont à part dans son oeuvre. Souvent qualifiés de post-wagnériens, ils s'imposent dans un début de 20e siècle qui verra la création de chefs d'oeuvre aussi différents que Madame Butterfly, Pelléas et Mélisande ou le Sacre du printemps. Dans un format court et dense - un seul acte de moins de deux heures -, une musique percutante et sans grands airs, ils laissent toute place à la tragédie. Et Elektra me parait encore plus épurée, plus incisive que Salomé.

Cette oeuvre semble tellement unique que j'ai paradoxalement plaisir à y trouver des indices la reliant au reste du monde de la musique.

A commencer par le commencement, magnifique, quelques notes d'un orchestre sous tension qui vous plongent immédiatement dans l'univers de l'oeuvre. Aujourd'hui, j'ai pensé en l'entendant à la Sea Symphony de Ralph Vaughan Williams, dont les premières secondes sont également saisissantes (cf concert à Worcester). Rien à voir entre les deux musiques, mais cette même puissance au démarrage, hasard ou air du temps, ces deux oeuvres ayant été composées approximativement dans les mêmes années, entre 1903 et 1909. La mise en scène de Robert Carsen commence tout aussi fort, avec un bref ballet de danseuses qui courent en quelques secondes du centre de la scène vers les murs et s'effondrent, sublime !

Lorqu'on évoque une parenté entre Wagner et Strauss, c'est souvent pour leur manière de pousser les voix féminines à leurs limites, mais aujourd'hui c'est l'intervention du soigneur d'Oreste, le messager, qui m'a évoqué un Wotan ou un Fafner.

Enfin, si Strauss changera radicalement de style avec le Rosenkavalier et les opéras qui suivront, on trouve dans Elektra à quelques rares moments l'annonce de cette musique future, c'est par exemple le cas lors de la première intervention d'Oreste.

Mais revenons à la réprésentation de ce jour, splendide et acclamée à juste titre par un public conquis. Comme souvent chez Carsen, c'est élégant, simple et limpide. L'orchestre est à son meilleur, la distribution excellente. Salle, scène et fosse sont également électriques, que demander de plus ?

Le trio vocal féminin, mis à rude épreuve, est également parfait. Waltraud Meier, qu'on ne présente plus, incarne une jeune Clytemnestre, Ricarda Merbeth, désormais habituée et adorée du public parisien, une Chrysothémis écartelée, Irène Theorin, que je ne connaissais pas, une Electre hallucinée. Le duo des deux soeurs en devant de scène est un des grands moments de la soirée.

Je vous dirais bien de ne pas manquer ce spectacle, mais c'était la dernière ! Alors surveillons une éventuelle transmission télévisée ou un futur DVD !

dimanche 24 novembre 2013

Martha Argerich, Gidon Kremer

Salle Pleyel, Paris

Sonate pour piano et violon n°5, Myeczyslav Weinberg

Sonate pour piano et violon n°10, Ludwig van Beethoven

Sonate pour violon n°3, Myeczyslav Weinberg

Sonate pour piano et violon n°8, Ludwig van Beethoven


Martha Argerich, piano
Gidon Kremer, violon

http://www.sallepleyel.fr/francais/evenement.aspx?id=13309

Ah Martha Argerich ! J'aime, j'adore, bon je sais je ne suis pas le seul...
Et je l'ai entendue si souvent que je me demande toujours si ce sera juste magnifique ou si un miracle se produira - comme à chaque fois ! Et ce soir là le miracle c'est son passage en solo dans la sonate pour piano et violon de Weinberg, spectacle pour les oreilles et les yeux, tourbillon de notes d'automne, c'est... incroyable.

Bon, l'ensemble de la sonate est magnifique, Gidon Kremer et Martha Argerich, complices de longue date, se connaissent, s'entendent et se répondent, dans le plaisir de jouer à deux. Ils poursuivront cette entente avec la sonate n°10 de Beethoven.

Après l'entr'acte, le violoniste letton nous livre une sonate pour violon seul du même Weinberg. Très technique, un peu austère, elle n'est pas qu'exercice de style mais dégage une vraie force terrienne dans les mains de Gidon Kremer. Alors joué seul ou à deux, ce compositeur est probablement une découverte enchantée pour une bonne partie du public.

Martha et Gidon reviennent à Beethoven avec la sonate n°8 qui sera me semble-t'il plus personnelle. Alors y a-t'il effectivement quelques libertés prises ou est ce le fruit de mon imagination très active ces temps-ci (cf Pires Meneses!) ? Peu importe, le plaisir est là, et se poursuivra dans le bis, un tango endiablé de Piazzola.

lundi 18 novembre 2013

Maria-João Pires, Antonio Meneses

Salle Pleyel, Paris

Sonate pour piano et violoncelle n°2, Ludwig van Beethoven

Sonate pour piano n°17, Ludwig van Beethoven

Suite pour violoncelle seul n°1, Jean-Sébastien Bach

Sonate pour piano et violoncelle n°3, Ludwig van Beethoven


Maria-João Pires, piano
Antonio Meneses, violoncelle

http://www.sallepleyel.fr/francais/evenement.aspx?id=13305

J'aime Maria-João Pires pour sa rigueur, son jeu sans fioritures, et pourtant plein d'énergie. Et l'émotion nait de cette précision, de cette discrétion, d'une forme de perfection. Beethoven et Pires vont si bien ensemble, la sonate pour piano qu'elle nous joue seule le démontre à nouveau.

Le violoncelle d'Antonio Meneses me surprend, il est rond et mélodieux, un peu enveloppant. Pires et Meneses, c'est un peu comme du sanglier avec de la confiture, plat qui étonne d'abord, et qu'on aime ensuite. Et effectivement après quelques minutes de la sonate qu'ils jouent ensemble, j'aime !

La suite pour violoncelle de Bach sera aussi un étonnement, pour la première fois j'y entends des sonorités de Villa-Lobos. Plusieurs options :
- j'avais quoique sobre beaucoup d'imagination ce soir là,
- il y a des gênes musicaux brésiliens communs à Villa-Lobos et Meneses,
- ce n'est pas un hasard si le compositeur a écrit des Bachianas Brasileiras !

Une soirée tout simplement agréable au coeur et à l'esprit.

jeudi 7 novembre 2013

Menahem Pressler & friends

Salle Pleyel, Paris

Fantaisie pour piano à quatre mains en fa mineur D940, Franz Schubert

Quintette pour piano et cordes en la majeur, Anton Dvorák

Der Lindenbaum, Frühlingstraum, Die Krähe, Der Leiermann, extraits du Winterreise, Franz Schubert

Quintette La Truite, Franz Schubert


Menahem Pressler, piano
Wu Han, piano
Christoph Prégardien, ténor
Quatuor Ébène
Benjamin Berlioz, contrebasse

http://www.sallepleyel.fr/francais/evenement.aspx?id=13295

Menahem Pressler s'apprête à fêter ses 90 ans, et il nous donne ce soir là, avec ses amis, 3 heures de musique sur la scène de la Salle Pleyel. Et c'est bien son talent et non son âge que nous admirons.

Pour cet anniversaire (première partie, un second concert est prévu fin Janvier Salle Pleyel, et peut-être d'autres ailleurs !), le pianiste joue avec ses amis, dans un programme très varié de piano à quatre mains, lieders et quintettes. Son jeu est doux et beau, aérien et fleuri, il n y a plus rien à prouver, juste à vivre et transmettre un peu de bonheur.

Le concert "officiel" se termine sous les applaudissements, c'est alors qu'un des musiciens, le violoncelliste si ma mémoire est bonne, prend la parole pour annoncer que ses amis et lui vont jouer un quatuor de Debussy en cadeau à Menahem Pressler. Et il le fait asseoir face à eux et ils jouent. C'est beau, un peu aquatique comme toujours Debussy (!), le pianiste écoute, apparemment heureux mais on a le sentiment que, simple auditeur-spectateur, il ne sait que faire de ses mains. Et sitot la pièce terminée, il se met au piano en nous expliquant simplement d'un air gourmand : "I love to play".

Menahem Pressler fait partie de ces pieds de nez au destin. En 1939, il fuit l'Allemagne avec ses parents, échappant au sort tragique que connaitront ses grand-parents et des millions de juifs. En 1946 il gagne le prix Debussy à San Francisco et débute une carrière de pianiste. En 1955 il fonde le Beaux-Arts trio, dont il sera le pilier jusqu'en 2008. Et 74 ans après avoir échappé à l'horreur, il est toujours là, tellement plein de vie à partager.

Un moment rare, qui nous réconcilie un peu avec l'idée de vieillir.

jeudi 10 octobre 2013

Aida

Opéra Bastille, Paris

Aida - Giuseppe Verdi


Orchestre et choeur de l'Opéra National de Paris
Philippe Jordan, direction
Olivier Py, mise en scène
Carlo Cigni, il Re
Luciana d'Intino, Amneris
Oksana Dyka, Aida
Marcelo Alvarez, Radamès
Roberto Scandiuzzi, Ramfis
Sergey Muzraev, Amonasro
Elodie Hache, Sacerdotessa
Oleksiy Palchikov, un Messaggero

http://www.memopera.fr/FicheSpect.cfm?SpeCode=AID&SpeNum=10350

A entendre les mots doux qui fusaient dans la salle entre deux tableaux, la musique n'adoucit pas toujours les moeurs... Et on, en l'occurrence Olivier Py, ne peut pas plaire à tout le monde... En ce qui me concerne, c'est pourtant à une magnifique représentation d'Aida que j'ai assisté ce soir, agréable à l'oreille, à l'oeil et à l'esprit.

La mise en scène s'éloigne résolument des représentations traditionnelles de l'Egypte des Pharaons, riches de costumes flamboyants et d'assemblées solennelles. Les costumes ne renvoient pas à une époque particulière, les femmes semblent sortir d'une pièce de Strindberg, les soldats portent des treillis très contemporains. Y a t il un fil conducteur? Peut-être l'intemporalité de la guerre, l'intemporalité des rapports humains.

Mais pour moi cette mise en scène présente avant tout deux points forts. Tout d'abord les décors, uniformément dorés, sont porteurs de multiples sens : étincelants, ce sont eux qui incarnent le soleil des égyptiens ; quelques colonnes apparaissent, on pense aux dorures de l'opéra classique ; de grands barreaux ferment la scène, on y voit dès le début du spectacle la prison (dorée ?) dans laquelle les héros sont enfermés ; enfin, quand les trompettes résonnent pour leur célébrissime air, on croirait que c'est toute la scène qui est un gigantesque instrument et que la musique sort de tous ces tuyaux, barreaux, colonnes devenus cuivres. Le deuxième point fort est la continuité de l'action, le choix de ne pas présenter une succession de tableaux figés comme cela se voit parfois pour Aida, mais de montrer une histoire trépidante et dramatique. Cette continuité est soutenue par une mobilité de la scène et des décors, un peu à la manière d'un Harry Kupfer.

Je peux comprendre que certains regrettent un Aida plus classique, d'autant qu'on ne l'avait pas vu à l'Opéra de Paris depuis 50 ans parait-il... mais quand la "modernité" n'est pas gratuite et ne nuit pas à la musique, je n'ai personnellement rien à redire.

Et la musique est là et nous emporte et nous transporte. Génial Verdi qui a su composer une musique si populaire et entrainante par moments - qui n'a pas envie de chantonner ou tapoter de ses doigts au rythme des marches ? - et si émouvante à d'autres - elle porte les dilemmes humains des trois principaux personnages. L'interprétation que nous en donne l'Opéra de Paris fonctionne parfaitement, l'orchestre est scintillant comme la scène tout en évitant tout effet pompier (!), les voix sont précises et puissantes, et le tryptique orchestre - choeurs - solistes est harmonieux.

J'ai un faible pour l'Amneris de Luciana d'Intino qui montre bien les tourments du personnage, et je fonds pour le duo Ramfis Radamès. L'Aida d'Oksana Dyka peut surprendre, ce n'est pas la frêle esclave éplorée, elle sait ce qu'elle veut et ça s'entend, un peu trop peut-être ; mais après tout pourquoi pas, il en faut de la détermination pour faire le choix final du tombeau.

Un grand moment d'opéra qu'on aurait tort de bouder pour quelques détails !



samedi 14 septembre 2013

L'Affaire Makropoulos

Opéra Bastille, Paris

L'Affaire Makropoulos - Leos Janacek


Orchestre et choeur de l'Opéra National de Paris
Susanna Mälkki, direction
Krzysztof Warlikowski, mise en scène
Ricarda Merbeth, Emilia Marty
Atilla Kiss-B, Albert Gregor
Vincent Le Texier, Jaroslav Prus
Jochen Schmeckenbecher, Dr Kolenaty
Andreas Conrad, Vitek
Andrea Hill, Krista
Ladislav Elgr, Janek
Ryland Davies, Hauk-Sendorf

http://www.memopera.fr/FicheSpect.cfm?SpeCode=MAK&SpeNum=10376

Janacek occupe une place à part dans la musique. Certes moins connus du grand public que la Traviata ou les Noces de Figaro, ses opéras ont traversé le 20e siècle et sont maintenant aux répertoires de toutes les grandes maisons. Au premier abord la musique peut paraitre dure et âpre, la langue, slave sans les rondeurs du russe, nous est peu familière, et pourtant le mariage des deux donne des oeuvres fortes et originales qui parlent directement autant à nos émotions qu'à notre intelligence.

Katya Kabanova, Jenufa, l'Affaire Makropoulos, ces trois opéras de Janacek ont en commun un livret sombre et d'une grande intensité dramatique, mais alors que les deux premiers sont ancrés dans la réalité terrienne d'une vie de village, l'Affaire frôle le fantastique. C'est l'histoire d'une femme, Elina Makropoulos, qui a vécu plus de 300 ans sous différents noms partageant tous les initiales E.M. ; à l'époque de l'opéra, elle est une chanteuse célèbre, Emilia Marty, et cherche à retrouver la formule secrète qui lui donnera 300 années de vie supplémentaires. Magnifique et cynique, elle séduit les hommes pour arriver à ses fins, elle est la femme objet, la femme fatale, la femme enfant, tragique et fascinante.

Le texte est riche, dense, et les surtitres sont pour une fois réellement utiles !

La mise en scène de Warlikowski coule comme une évidence : c'est un film qu'il nous montre, habillant Emilia Marty en Marylin, projetant en fond de scène des extraits d'actualités et scènes de tournage. Et puis il y a les sous-titres intégrés à la scène, en plus des sur-titres "officiels" de l'Opéra Bastille, les dernières paroles qui défilent comme un générique et enfin ce choix de donner les 3 actes dans la continuité. Je réalise alors que cette musique a tout de la musique de film : sans grands airs ni mélodies aisément mémorisables, un peu en retrait, elle accompagne et porte le texte, maintenant une tension et un suspense dignes des meilleurs policiers. Le chant est intense, sans repos, souvent à la limite de la brisure. Le tout est d'une grande beauté.

La représentation est portée par des chanteurs excellents, avec en tête la soprano allemande Ricarda Merbeth, que j'avais déjà eu le plaisir d'entendre à Bastille en Sieglinde, et un orchestre dirigé par la jeune finlandaise Susanna Mälkki, adoptée depuis quelques années par le public français.

C'était ce samedi 14/09 la répétition générale, courez aux six représentations données entre le 16/09 et le 02/10.

lundi 12 août 2013

Pepe Romero - Quatuor Casals

Festival de musique de Menton 2013 - Parvis Saint-Michel, Menton

Oración del torero op.34 (Prière du torero) - Turina

Asturias (Leyenda), extrait de la Suite espagnole op.47 - Albéniz

Sevillana (Fantasia) op.29 - Turina

Quatuor à cordes n°5 en sol mineur op.32 (G.205) - Boccherini

Suite Andaluza : “Soleares”, “Alegrías”, “Tango”, “Zapateado”, “Fantasía” - Romero (Celedonio)

Quintette n°4 pour guitare, deux violons, alto & violoncelle en Ré Majeur (G.448) - Boccherini


Pepe Romero, guitare
Quatuor à cordes Casals
 Vera Martinez Mehner, violon
 Abel Tomas, violon
 Jonathan Brown, alto
 Arnau Tomas, violoncelle

Je connais très peu la guitare classique et n'avais jamais entendu parler de Pepe Romero, honte à moi sans doute. Mais j'avais décidé d'assister à ce concert, par curiosité, pour la magie du cadre, et en raison d'une confiance - jusqu'à présent vérifiée - dans la qualité de la programmation de ce 64e festival. Le quatuor Cassals complétait le programme, jouant d'abord en alternance avec le guitariste, puis ensemble pour le dernier morceau.

Le programme était joliment composé, nous donnant un ravissant concert d'une extrême douceur, et ces cordes que l'on ne mélange pas si souvent "s'accordaient" parfaitement ce soir là, avec ou sans archer, créant sur le parvis Saint-Michel une atmosphère apaisante et y installant quelques sourires béats. On imagine parfois qu'en plein air il faut du volume, des formations importantes, des oeuvres toniques, bien sur ça fonctionne aussi, mais la force de quelques notes posées dans le presque silence de la nuit est incomparable. Un moment fort fut l'interprétation par Pepe Romero d'une pièce composée par son père.

Et puis ce fut le dernier morceau, le quintette de Boccherini, qui nous fit passer en quelques minutes de cette intériorité méditative à une explosion de couleurs quand les castagnettes rejoignirent les cordes.

Petit plus de cette soirée, la visite très appréciée du public du Prince Albert de Monaco, venu assister au concert en voisin. Souriant et vif, il semblait à l'aise dans ce cadre qui lui est familier.

Edgar Moreau, Pierre-Yves Hodique

Festival de musique de Menton 2013 - Musée Jean Cocteau collection Severin Wunderman, Menton

Sonate pour violoncelle et piano n°3 en la majeur, op. 69 - Beethoven

Fantasiestücke op.12 - Schumann

Sonate n°1 pour violoncelle et piano - Schnittke


Edgar Moreau, violoncelle
Pierre-Yves Hodique, piano

On dirait des gamins et ils jouent comme des dieux !

Ils nous offrent tout d'abord une jolie sonate de Beethoven, dont je pense cependant que leur interprétation gagnera en profondeur avec les années. C'est dans le deuxième morceau, les Fantasiestücke de Schumann, que je suis totalement séduit : quelle fougue, quel déchainement, quelle vie, une vraie merveille. Et c'est enfin avec beaucoup d'adresse qu'ils nous font aimer Schnittke, pourtant plus difficile d'accès.

Le son d'Edgar Moreau est ample et coulé, il y a décidément bien des façons de manier le violoncelle (pour mémoire cet été mes notes sur Gomziakov et Higham).

vendredi 9 août 2013

Katia et Marielle Labèque

Festival de musique de Menton 2013 - Parvis Saint-Michel, Menton

Trois préludes pour 2 pianos - Gershwin

4 mouvements pour 2 pianos - Glass

Boléro, version originale de l'arrangement Ravel pour piano à 4 mains - Ravel


Katia et Marielle Labèque, pianos
Trio Kalakan, chant et percussions basques

Je dois avouer que je connaissais peu les soeurs Labèque et étais curieux d'assister à un concert de ce célébrissime duo. Elles sont étonnantes, donnant l'impression d'être à la fois un peu sauvages et très professionnelles. De leur complicité fusionnelle ressort une grande énergie et une légère aura de mystère.

Si Gerschwin me laisse froid, la musique répétitive de Philip Glass me séduit. Tantôt martelés, tantôt effleurés, les deux pianos nous envoutent dans quatre mouvements cycliques à l'énergie lancinante, on voudrait que ça ne s'arrête pas, ce sera pour moi le moment fort du concert.

Après l'entracte, les deux soeurs laissent la place à leurs amis du trio Kalakan, qui interprètent quelques airs basques, s'accompagnant d'instruments traditionnels. Hum, je ne suis pas conquis d'avance par cette incursion mais je dois reconnaitre qu'ils sont adroits ! Retour de Katia et Marielle Labèque sur le parvis de la Basilique, et les cinq artistes nous jouent une transcription du Boléro de Ravel pour deux pianos et percussions basques, de quoi décaper ce morceau aujourd'hui presque trop connu.

A la fois zest et pépin de la soirée : l'arrivée de Madonna à l'entracte pour assister à la deuxième partie du concert. Zest, car la présence de cette immense vedette nous transforme tous en groupies et son fauteuil I7 restera célèbre... pépin, car on nous avait annoncé un invité surprise et le public attendait un artiste qui monterait sur scène avec les soeurs Labèque, ce que ne fit pas Madonna.

Vanessa Wagner, Pavel Gomziakov

Festival de musique de Menton 2013 - Musée Cocteau collection Severin Wunderman, Menton

3 pièces pour violoncelle et piano - Fauré

Sonate "Arpeggione" en la mineur D821 - Schubert

Sonate en la majeur - Franck


Pavel Gomziakov, violoncelle
Vanessa Wagner, piano

Autre lieu du festival de Menton cette année, le tout récent Musée Jean Cocteau, collection Severin Wunderman, dans lequel un piano et des sièges ont été installés au milieu des collections. C'est un bel endroit, à l'architecture sobre et discrète qui s'intègre adroitement dans le paysage mentonnais. A l'intérieur, tous les murs sont vitrés et parfaitement isolés phoniquement, et c'est comme dans un film muet que l'on voit mer, piétons et voitures au dehors.

Situé dans un angle du musée, le piano manque un peu d'espace et j'ai besoin de quelques minutes pour m'habituer au son. Mais les artistes et la musique prennent vite le dessus et nous offrent un très beau récital.

Le violoncelle de Gonziakov est âpre et profond comme je les aime, un son que je qualifierais volontiers de russe, le piano de Wagner allie austérité et passion. Le concert atteint son sommet avec la sonate de Franck, chef d'oeuvre pour piano et violon que les violoncellistes ont bien fait de s'approprier.

mercredi 7 août 2013

Arcadi Volodos

Festival de musique de Menton 2013 - Parvis Saint-Michel, Menton

Prélude n°7 "Palmier d'étoiles" - Mompou

Prélude n°12 - Mompou

Dialogues (pièce n°1) - Mompou

Dialogues (pièce n°2) - Mompou

6 Klavierstücke op.118 - Brahms

Scènes d'enfants - Schumann

Fantaisie op.17 - Schumann


Arcadi Volodos, piano

Les quatre côtés du parvis Saint-Michel de Menton composent un cadre idyllique : Basilique Saint-Michel au Sud, façades colorées de la vieille ville au Nord, Italie et Méditerranée à l'Est, Chapelle des Pénitents Blancs à l'Ouest. Monter les marches qui y mènent et s'installer dans cet espace est déjà une préparation au concert.

Arcadi Volodos est un très grand pianiste et je suis surpris et un peu déçu que son récital n'affiche pas complet, mais bon, tant pis pour eux !

Dès les premières notes, je suis à nouveau séduit par ce son clair et enchanté, cette musique dont les notes coulent comme l'eau d'un torrent. Le programme est riche et enchanteur. Qu'importe le bruit de la mer et les cris des mouettes dans le fond, ils sont comme absorbés par la musique ; un semblant de chahut dans la rue longue ? Probablement quelques enfants qui accompagnent involontairement les Kinderszenen. Volodos dépasse le piano et nous rappelle que la muisque c'est la vie. ll donnera devant un public enthousiaste 5 rappels, ou peut-être même 6, quand on aime on ne compte pas.

dimanche 28 juillet 2013

Les Planètes, Philharmonia Orchestra

Three Choirs Festival 2013 - Gloucester Cathedral, UK

Ouverture "Portsmouth Point" - Walton

Concerto pour violoncelle - Elgar

Komarov's Fall - Dean

The Planets - Holst


Gloucester Cathedral Youth Choir
Philharmonia Orchestra
Adrian Partington, direction
Philip Higham, violoncelle

Gustav Holst est un compositeur anglais originaire de Cheltenham, près de Gloucester. Un musée lui est consacré dans sa maison natale, et il paraissait bien naturel de se mettre en contexte par une petite visite du lieu. On apprend dans cette petite maison tenue par des dames charmantes que Holst n'a vraiment atteint la célébrité qu'avec le succès de ses Planètes, dans les années 20, qu'il jouait du trombone, qu'il était ami avec Ralph Vaughan Williams, et qu'il est mort la même année qu'Elgar. On y trouve bien sûr également des photos et des lettres du compositeur et de sa famille. Avant de quitter Cheltenham, nous admirons sur la grande place de la ville la touchante statue de Holst en train de diriger ses Planètes.

Le soir, c'est avec ces images en tête que j'écoute les Planètes dirigées par Adrian Partington. En concert, cette musique prend toute sa dimension, parfois plus difficile à percevoir lorsqu'on l'écoute chez soi à volume modéré. Dans la belle cathédrale de Gloucester, on peut parfaitement profiter de chaque mouvement (planète) mis en valeur par une direction limpide. Mars est imposant, majestueux, et belliqueux, je ne peux m'empêcher de penser à la marche conquérante des tripodes de la Guerre des Mondes de HG Wells, Venus est naturellement plus douce mais moins immédiatement cernable, Mercure aux pieds ailés volète de note en note, les coeurs lointains qui accompagnent Uranus ne sont effectivement pas sur scène, je les imagine dans l'extraordinaire cloitre de la cathédrale... Ce fut en somme un vrai plaisir d'entendre cette oeuvre que je ne connaissais que par le CD.

Dans cette humeur holstienne, je ne voudrais pas oublier le reste du programme qui comprenait en particulier le concerto pour violoncelle d'Elgar, oeuvre probablement la plus célèbre du compositeur. Il est interprété par un jeune violoncelliste anglais, Philippe Higham, son jeu est à la fois tendu et doux, très précis, et transmet beaucoup d'émotion. C'est avec toujours un peu d'hésitation que je vais écouter ce concerto car comme beaucoup j'ai en tête les enregistrements de Jacqueline Du Pré, ce qui me rend naturellement exigeant ! Mais ce soir là je ne suis pas déçu et me laisse entrainer dans le tourbillon des notes.

Et puis, petit plaisir supplémentaire, nous retrouvons le soliste au petit déjeuner de l'Hôtel de la Gare le lendemain matin, où d'ailleurs la moitié de la salle va gentiment le féliciter entre oeuf et bacon.

Deux autres courts morceaux au programme : l'ouverture tumultueuse Portsmouth Point de Walton et l'émouvante composition de Brett Dean en hommage au premier homme mort dans l'espace, le cosmonaute russe Komarov, en 1967.

samedi 27 juillet 2013

Vladimir Ashkenazy, Philharmonia Orchestra

Three Choirs Festival 2013 - Gloucester Cathedral, UK

In the South - Elgar

Luonnotar - Sibelius

The Bells - Rachmaninov


Festival Chorus, Philharmonia Orchestra, Vladimir Ashkenazy
Helena Juntunen, soprano
Paul Nikon, ténor
Nathan Berg, baryton

J'ai pris l'habitude de me moquer gentiment de Luonnotar en disant que c'est l'histoire d'un canard depuis que j'ai lu un texte d'accompagnement lors d'un concert Salle Pleyel qui expliquait que l'oeuvre atteint le sommet de son intensité dramatique lorsqu'un coup de vent menace de détruire la cabane du volatile. En fait, on y parle d'une jeune fille, Luonnotar, d'un cygne et de la création du monde, le tout issu d'un texte fondateur nordique.
Mais c'est affectueusement que je me permets ces moqueries car je suis un grand amateur de Sibelius et je trouve cette oeuvre rude très belle. La jeune soprano finlandaise qui l'interprête est parfaite : voix posée et forte, réussissant à être à la fois sombre et claire pour épouser ce mélange de gravité et légèreté propre à Luonnotar, costume mi sainte vierge mi canard (pardon ça me reprend !). En tous cas pour moi un grand moment du festival.

Avant il y a eu une jolie promenade d'Elgar, In the South, et après ce seront les Cloches de Rachmaninov, deux oeuvres que je découvre. La première est un long morceau en 4 mouvements, dont Elgar puisa l'inspiration dans un voyage en Italie, et qui nous plonge dans un mélange de couleurs anglaises et méditerranéennes très agréable. La seconde est une oeuvre pour orchestre, choeur et solistes, certes intéressante - les chanteurs et l'orchestre sont excellents - mais qui ne me transporte pas - toutes les rencontres ne sont pas des coups de foudre, peut-être la prochaine fois ?

C'est à nouveau le Philharmonia Orchestra qui est sur scène ce soir là, dirigé par Vladimir Ashkenazy, chef que j'affectionne particulièrement depuis qu'il m'a fait découvrir le Rêve de Gérontius à la Philharmonie de Berlin.

dimanche 14 avril 2013

Martha Argerich, Claudio Abbado, Mahler Chamber Orchestra

Salle Pleyel, Paris

Concerto pour piano n°1 - Ludwig van Beethoven

Symphonie n°3 "écossaise" - Felix Mendelssohn


Mahler Chamber Orchestra
Claudio Abbado, direction
Martha Argerich, piano

http://www.sallepleyel.fr/francais/evenement.aspx?id=12972

Exceptionnel hallucinant phénoménal.

Martha est rayonnante, Abbado irradiant, en quelques secondes ils font du concerto n°1 de Beethoven le plus grand chef d'œuvre de l'histoire de la musique. Suivra la superbe symphonie écossaise de Mendelssohn.

Il n'y a rien de plus à dire, ou plutôt si, un grand merci à mes amis qui m'ont offert ce concert, probablement le meilleur du siècle !


mercredi 3 avril 2013

Le Retour d’Ulysse en sa Patrie

Théâtre Gérard Philippe, Saint-Denis

Le retour d’Ulysse en sa patrie – Claudio Monteverdi


Les Paladins
Jérôme Correas, direction et clavecin
Christophe Rauck, mise en scène
PROLOGUE
Jean-François Lombard, la Fragilité humaine
Virgile Ancely, le Temps
Françoise Masset, la Fortune
Hadhoum Tunc, l’Amour
DIEUX
Carl Ghazarossian, Jupiter
Virgile Ancely, Neptune
Dorothée Lorthiois, Minverve
Hadhoum Tunc, Junon
MORTELS
Jérôme Billy, Ulysse
Blandine Folio Peres, Pénélope
Anouschka Lara, Télémaque
Dagmar Saskova, Mélantho
Françoise Masset, Eumée
Jean-François Lombard, Euryclée
Jean-François Lombard, Pisandre
Carl Ghazarossian, Eurymaque
Virgile Ancely, Antinous
Matthieu Chapuis, Irus

http://www.theatregerardphilipe.com/tgp-cdn/spectacles/le-retour-dulysse

Et hop à Saint-Denis !
5 à 10 mn de RER, autant de marche le long des rails du tramway à moins qu’on ne préfère emprunter ce dernier pour 2 stations, et voici le Théâtre Gérard Philippe – TGP – de Saint-Denis. Rénové – transformé – réaménagé cette année, le lieu est très accueillant ; l’aspect pas tout à fait fini des travaux – voulu ou temporaire ?! – contribue à une impression d’unité, de continuité entre salle, scène, coulisses et espaces publics.

Ce soir là on donnait Le retour d’Ulysse en sa patrie de Claudio Monteverdi, compositeur italien souvent considéré comme l’inventeur de l’opéra. Cette oeuvre en est une parfaite illustration, ne cherchant pas à répondre à la question qui fera 3 siècles plus tard l’objet d’un opéra entier de Strauss, à savoir ce qui viendrait en premier, les paroles ou la musique. Le retour d’Ulysse allie en effet une musique à la fois austère et ornée, au service des voix, et un texte riche, d’une grande force dramatique. Il faut dire que l’histoire ne nous est pas tout à fait inconnue, puisqu’il s’agit des derniers épisodes de l’Odyssée, quand Ulysse rejoint enfin Ithaque après un périple mouvementé.

En écrivant ces lignes me vient l’envie de rapprocher l’oeuvre de Monteverdi et celle de Philip Glass, de rapprocher Le retour d’Ulysse et Les enfants terribles. Que les musicologues me pardonnent…

J’étais curieux de cette représentation, qu’allait donner cette oeuvre de tradition hors des murs habituels des salles d’opéra ? La réponse est simple : une réussite totale, des chanteurs excellents, accompagnés d’un orchestre présent et précis, tous au service d’une mise en scène intelligente, très théâtrale, mixant tragédie et comédie.
J’ai été réellement impressionné par la qualité des voix, et c’est probablement un des avantages d’une salle à taille humaine que de permettre aux chanteurs de donner leur meilleur, justesse, articulation et rondeur, sans avoir à forcer leur voix pour remplir l’espace. Pénélope, Ulysse, et leur clique de dieux et accompagnants sont tous remarquables.
Un spectacle également pour les yeux, avec de très beaux tableaux, de plus toujours porteurs de sens.

Et pour être plus concret, voici pêle-mêle et en toute subjectivité quelques moments de bonheur :
- une scène de tempête d’une vérité folle avec seulement 3 marins, 2 cordages et une toile, Monsieur Rauck, montez nous vite un Vaisseau fantôme,
- Eumée s’adressant à Télémaque dans le 2e acte « Oh gran figlio d’Ulisse », voix de l’âme,
- Le superbe trône debout de Pénélope, formant une peinture classique avec son cadre rayonnnant derrière la tête et ses roses aux pieds,
- Les majestueux Dieux dorés, tout droit sortis du Rhin,
- La salle des statues-bougies et costumes,
- Le rouge sang rouge théâtre du massacre des prétendants,
- La Lune en ballon portant nacelle,
- Irus tombant de sa brouette,
- Euryclée s’exclamant sur un ton d’un humour extraordinaire « Ora di parlare e tempo ».

Un mot du public, très varié, à la fois parisien et local, chacun semblant trouver son bonheur dans ce spectacle. J’ai été particulièrement sensible à la présence de groupes (classes ?) d’adolescents qui ont maintenu leur attention 4h sans fléchir ou presque, et dont certains garderont surement en mémoire cette soirée.

Un petit bémol côté logistique : la navette mise à disposition par le TGP s’est révélée victime de son succès et très vite complète, ce qui fait que nous fumes nombreux à regagner la gare du RER à minuit pour un retour tardif sur Paris.

Mon petit doigt me dit que cette production va se translater à Nice fin Mai, début Juin, séance de rattrapage possible pour ceux qui l’ont manquée, et l’occasion de visiter le MAMAC, Monaco, la villa Ephrussi de Rotschild et Menton – toujours en toute subjectivité !

samedi 9 février 2013

La Khovantchina

Opéra National de Paris, Opéra Bastille

La Khovantchina – Modeste Moussorgski


Orchestre et coeur de l’opéra national de Paris
Michail Jurowski, direction
Andrei Serban, mise en scène
Gleb Nikolsky, Prince Ivan Khovanski
Vladimir Galouzine, Prince Andrei Khovanski
Vsevolod Grivnov, Prince Vassili Golitsine
Sergey Murzaev, Chakloviti
Orlin Anastassov, Dosifei
Larissa Diadkova, Marfa
Marina Lapina, Susanna
Vadim Zaplechny, Le Clerc
Nataliya Tymchenko, Emma
Yuri Kissin, Varsonofiev
Vasily Efimov, Kouzka
Vladimir Kapshuk, Strechniev
Igor Gnidii, Premier Strelets
Maxim Mikhailov, Deuxième Strelets
Se-Jin Hwang, Un confident de Golitsine

La Khovantchnina, ce titre déjà est énygmatique pour qui ne s’est pas encore intéressé à l’histoire, s’agit il d’une belle ténébreuse au destin pathétique ? d’une grande danseuse russe ? d’une espionne à la Ninotchka ?
Et puis il y a cette valse des transcriptions qui fait qu’on ne sait jamais comment l’écrire, comment le prononcer : Chowanschtschina en allemand, Khovanshchina en anglais, Jovánschina en espagnol. Quant à l’italien, Wikipedia nous indique qu’il propose 4 transcriptions : Chovanščina, Kovancina, Kovantscina, Khovanshchina !

Voilà qui, pour un spectateur occidental, contribue à poser un voile de mystère sur cet opéra…
En fait, la Khovantchina,, on pourrait l’appeler la Khovantchinade, ou l’affaire Khovantski, du nom des deux proganistes, les princes Ivan et Andrei – père et fils – qui fomentent une révolte contre le pouvoir central tsariste – représenté dans l’opéra par le prince Vassili Golitsine – qui, en cette fin de XVIIe siècle, tente d’ouvrir le pays et de le rapprocher des sociétés européennes. L’église des Vieux-Croyants, menée par le sombre et charismatique Dosifei, prône également le maintien de l’ordre ancien. Au centre de cette « troïka » on trouve Marfa, ancienne maîtresse d’Andrei, voyante prédisant un avenir funeste à Golitsine, et membre des Vieux-Croyants.

« Pour cette grande fresque historique, Moussorgski compose un opéra sombre et envoûtant, une musique qui semble venir du fond des âges. ». Ces quelques mots extraits du site Internet de l’Opéra de Paris donnent parfaitement la couleur de l’oeuvre.
Pouvoir, religion, séduction, violence, intrigues, alliances, croyances, traditions, plaisirs, sacrifices, voilà les mot-clefs de cette œuvre où s’opposent monde ancien et monde nouveau. On y perçoit un peuple russe passionné, complexe, dans un épisode annonciateur des multiples bouleversements que connaitra le pays.

La musique de Moussorgski est puissante et envoûtée ; nourrie de sonorités traditionnelles, elle met particulièrement en valeur la langue et le timbre russes.
Bon, vous l’aurez compris, j’aime la Khovantchina… Et la représentation de ce samedi 9 février 2013 fut à la hauteur de mes attentes : direction énergique de Michail Jurowski, palette de chanteurs tous excellents, orchestre et choeur habités.

Petit point d’interrogation amusant, qui a d’ailleurs suscité quelques rires dans la salle : l’imposant prince Ivan Khovantski ponctue à plusieurs reprises ses paroles d’un « spacibo » retentissant, sans que les surtitres n’affichent le mot « merci »… Je vais consulter mes amis russophones ou explorer le livret pour trouver l’explication de ce décalage !
Autre détail, j’ai trouvé que Larissa Diadkova, qui incarne et chante magnifiquement Marfa, ressemblait à Marie-France Garaud – aux trente années près qui les séparent naturellement -, ce qui était finalement assez adapté dans cette freque sur le pouvoir et la politique.

La mise en scène de Andrei Serban fonctionne très bien : les costumes et couleurs contrastés aident à suivre l’intrique et bien distinguer les différents personnages et groupes, l’espace de la grande scène de l’Opéra Bastille est exploité au mieux, et la lumière accompagne l’intrigue dans ses moments de secret ou d’exaltation.

Je ne peux cependant m’empêcher une petite pensée émue pour la première représentation de la Khovantchina à laquelle j’ai assisté en 1994 à Hambourg, dans une mise en scène de Harry Kupfer – que j’adore – et avec Olga Borodina en Marfa, qui remportait alors ses premiers succès internationaux. Représentation qui m’avait fait aimé cet opéra.